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Fenard Manon

Avis de tempête

« Je suis à Berlin ! » Zoé se sent enivrée et dans une euphorie qui l’emplit soudain toute entière ! Cette gare bat au rythme endiablé de son coeur, cette ville mythique qu’elle aperçoit déjà derrière les baies vitrées immenses. Elle a comme une impression de mettre un pied dans l’histoire. Si spontanément, embarquée dans un tourbillon de vie qui s’accélère, elle a quitté sa Bretagne, d’un seul coup, elle est partie. La route. L’excitation de voyageuse qui la gagne. « Je suis à Berlin ! » Elle n’en reviens toujours pas tant elle se sent ivre de cette ville. Berlin, coup de foudre. Elle sait déjà que tout l’entraine, ce vent de tempête bretonne si fort à l’intérieur va souffler en tous sens dans son escapade berlinoise improvisée. La jeune fille marche à côté de lui. Il a l’air d’un voyageur lui aussi. Sa barbe, ses longs cheveux, son regard magnétique sur le monde, son sac à dos imposant. Sans raison, Zoé lui fait dès le premier instant une confiance immense, elle ne le connait pas. On ne sait quelle force la pousse soudain à le suivre, à lui parler. « Je le ressens, nos chemins doivent se croiser ici » pense t-elle en le regardant intriguée. Tout est vécu dans l’instant et elle se laisse porter par ce délicieux sentiment de suivre ses intuitions du moment si légères et si fortes pourtant. Ils échangent quelques mots. Il a une allure rapide, saccadée, il a l’air perdu et pourtant il est chez lui. Il, ne sait plus rien du tout, c’est comme s’il ne reconnaissait pas toutes ces rues et ces ambiances qui lui étaient familières. Elle se lance dans une discussion enflammée, elle a tant d’énergie, elle est si euphorique d’être là, de tous les détails de cette ville, il reste très silencieux. l’accent français de Zoé. Il sourit, charmé de ces paroles hasardeuses au tintement d’exotisme. Chez lui, dans un vieil appartement chaleureux de Berlin-Est, tout est si étrange. Zoé est assise avec lui et ses parents à la table en bois de la cuisine, elle rayonne, ensemble ils boivent un chocolat chaud. Il est comme un enfant, de retour enfin chez lui. Il leur raconte un peu l’Argentine, du bout des lèvres ses trois années d’exil, de voyage, mais les mots ne viennent pas. Simplement être là… Aujourd’hui, elle parle avec ces inconnus, de ce mur, juste en bas de leur fenêtre. De la joie qu’ils ont eu il y a 20 ans de cela, quand ils se sont embrassés, perchés sur les restes d’une brisure de l’histoire, au milieu de cette foule. Ce sentiment de liberté. Un frisson les parcourt. Les souvenirs et les projections fascinées s’entremêlent dans le silence. Il a comme l’air absent. Elle se dit soudain « Je ne sais où je suis, comme c’est troublant cette scène ». Zoé aime à tricoter le quotidien de fils imprévus de folie délicieuse. Elle improvise, et décide de lui couper ses cheveux hirsutes de vagabond dans cette salle de bain bleue. Elle rit. Les mèches tombent en pagaille. Sa mère les prend en photo avec un vieil argentique. « Clic », c’est un moment d’une étrange beauté poétique. Le ciel s’assombrit de façon anormale, il marche vite, il sait ou il va. Dans sa tête elle se murmure: « Moi je suis prête à suivre ce fascinant chevalier berlinois où qu’il aille, partout dans cette ville qui me rend folle. Je suis ici pour suivre ce vent qui m’entraine, je crois en fait pour le suivre lui, cet intrigant personnage ». Il l’emmène sur sa mob’ à une technoparade qui a lieu dans un boulevard géant. Des chars peinturlurés à perte de vue. Les berlinois se déchainent. Le vent se lève soudain par bourrasques très fortes. Les gens se tournent vers le ciel qui se déchire, qui devient bleu-noir et magnifique. Un souffle. Un violent coup de tonnerre retentit puis ils sont entièrement trempés par une pluie torrentielle. La foule est d’abord surprise et se cache, puis c’est une transe générale et incroyable qui s’empare d’elle. Ils dansent toute la nuit, la musique les ensorcèle de ses rythmes saccadés, dégoulinant de pluie, ils sautent à pieds joints dans la boue et les flaques d’eau, rien n’a plus d’importance, elle sent un bonheur gigantesque s’emparer d’elle. « Je vis ». Nos voyageurs roulent tous les deux en zig zag sur cette mobylette orange qui semble dater d’une autre époque. Le temps n’existe plus, il s’est évaporé dans cette nuit berlinoise de folie foisonnante. Il conduit vite, ils ont bu, elle rit aux éclats en inspirant l’air froid qui sent la neige à plein poumons. Elle le tient par la taille et sa chaleur la réchauffe. « Je sens ce vent qui souffle toujours tellement fort en moi et qui m’entraine ! » Il roule de plus en plus vite. La vitesse la grise. « Youhouuuuu !! » elle a envie de crier sa joie à tous les passants. Un petit vent frais s’engouffre sous sa robe verte détrempée dénichée dans une friperie l’après-midi. Soudain, un renard roux passe juste devant eux en trottinant, sur la large route. Brusque coup de frein, elle reste éberluée sur ce trottoir, ses genoux saignent, sa tête cogne et Zoé regarde l’animal magnifique s’éloigner, toute fascinée de sa présence féerique au beau milieu de cet accident. La mobylette est complètement hors d’usage, Zoé et lui la trainent lourdement dans les petits chemins près du canal en direction de la maison. Un homme là-bas, un de ces hommes du monde des démunis qui peuplent Berlin de leurs âmes à la dérive, est allongé au bord de l’eau. Il écoute de la musique classique sur un petit poste de radio et chante très fort. Ils ne distinguent que sa silhouette en ombre chinoise d’un grand drap rouge qui lui sert d’abris. En arrière plan, des péniches à l’abandon semblant dormir sur l’eau, recouvertes d’objets de ferrailles de toutes sortes, qui leur donnent des allures de fantôme. Elle se sent bizarre dans cette atmosphère de petit matin si glaciale et si belle. Encore sous le choc, ils ont marché dans les rues, ils se sont perdus. L’Argentine, le temps d’un autre espace à parcourir, et la carte de Berlin s’est évaporée de sa mémoire. Ils ont toujours un peu mal partout et avancent hagards sur les boulevards berlinois encore sombres. L’aube pointe déjà fraichement sur les branches des arbres qui bordent les larges trottoirs. Le premier tramway jaune passe sur ses rails suspendus dans son manteau de graffitis. Il se détache si bien sur le ciel, on dirait un petit train comme un jouet d’enfant. Elle parle dans un souffle et s’amuse des nuages de buée qui se forment dans sa bouche et qui sentent l’aventure « Nous sommes perdus », elle s’enveloppe dans sa veste en cuir et dans un sentiment furtif de perte de repères, de fuite en avant. «J’ai froid». Il est perdu lui aussi, ailleurs, il s’égare dans un lointain qu’elle n’arrive pas à atteindre, il est encore là-bas. Sans s’en rendre compte, il lui parle espagnol, elle, est ancrée dans le présent… Il a le regard du voyageur sans retour et elle le trouve simplement touchant avec ses cheveux coupés n’importe comment. Et ils marchent dans Berlin comme deux notes de piano suspendues. Ils arrivent au hasard dans une rue déserte, où tous les immeubles ont été tagués et décorés de drapeaux. Les fenêtres sont cassées. Il n’y a personne et pourtant on a l’impression que les murs sont vivants tant ils sont emplis de rage. Tout est à l’abandon mais revit de l’intérieur. Les habitants de ces lieux veulent vivre simplement dans l’anarchie de leurs idées marginales et passionnées et cette rue entière respire de ces visions pleines d’utopies. Zoé se sent comme dans une parallèle du monde qui les entoure, dans une parenthèse de vie rebelle et libre, elle lui sourit, et avec ses yeux lui offre son plus beau « Danke ». Et puis tout à coup, comme dans un film au ralenti, une pluie de sous vêtements leur tombe sur la tête. ils les regardent se gonfler comme autant de petits parachutes intimes qui leur dégringolent dessus. C’est surréaliste. Zoé se met à danser à nouveau sous cette pluie invraisemblable. Un couple nu au dernier étage, hurle et se frappe, se déchire et, dans les volutes droguées de leur dispute, ils n’en finissent pas de balancer de rage, leurs affaires par la fenêtre. « Je ne veux pas voir cela, leur déchirement, je trouve cet instant simplement beau ». Elle est toute à ses pensées d’émerveillement quand il donne un coup de pied impressionnant dans la mobylette, la laisse là comme une épave orange dans le caniveau gris et se met tout à coup à pleurer. Il attrape vigoureusement Zoé par le bras et l’entraine en courant. Il court et pleure toujours, si fort, il la tire, Zoé ne comprends pas ce qu’il a, il est tout secoué de sanglots et elle est trop essoufflée de courir ainsi follement sans but. Après l’accident, tous ses membres lui font mal. « Je voudrais m’arrêter, je n’en peux plus », elle le suit pourtant. elle continue de le suivre. confiance profonde, et Zoé ne sait pourquoi, elle se sent happée par lui. Par cette force de vie qui l’a amenée à venir jusqu’ici, si fougueusement. Mais cette force là l’emplit peu à peu d’un sentiment de doute. « Je ne sais plus vraiment ce que je fais là dans cette friche industrielle ». Ils courent au milieu de bouteilles de bières vides qui roulent dans tous les sens sous leurs pas. Il y a encore l’odeur de la nuit qui flotte dans ce lieu étrange, dans ces anciens hangars de réparation de train transformés en lieux des nuits berlinoises alternatives. Les clubs électro effrénées sont vides et les salle de concert punk désertées. Les derniers fêtards sont allés se coucher. Seul un jeune homme dors sur un canapé éventré laissé là au beau milieu de tout. Il est trempé, sa tête tombe sans cesse toute seule dans son sommeil sans fond et dans ses rêves encore alcoolisés. Les murs des entrepôts sont transformés en mur d’escalade, chaque minuscule parcelle a trouvé son nouvel élan de vie. Dans un arbre, on a monté une cabane éclairée par des guirlandes d’ampoules colorées. C’est une terrasse de café fantastique. « J’aime plus que tout la poésie soudaine de ce lieu magique. Je voudrais être à cette table, maintenant, je voudrais être là, tout en haut avec un thé et un roman génial. » Instant de beauté imaginaire. Seule la magie transparait et ces pensées furtives lui font disparaître juste un petit moment cette boule d’angoisse qui lui tord le ventre sans qu’elle ne sache pourquoi. L’endroit était pour elle à l’instant majestueux mais son regard change peu à peu et Zoé lui trouve finalement un air des plus lugubre. Il la regarde soudain avec ses yeux rougis par les larmes qui n’en finissent pas de rouler sur ses joues sans raisons. Il a une sorte d’hystérie de pleurs qui le gagne, il la regarde avec un regard qui la glace. Il paraît hors de lui-même. « Je me sens toute petite, je ne sais que faire, je voudrais le consoler, le comprendre, le connaître déjà, si seulement… » Et puis non, le connaître, s’approcher un peu plus près de son lui profond qui se dérobe sous ses yeux, à cette simple idée elle est à présent terrifiée. A son tour, elle ne sait plus rien. Zoé regarde autour d ‘elle et ne trouve plus rien de poétique. Elle s’assoit sur les vieux rails de chemins de fer défoncés par le temps. Tout est glauque et affreusement angoissant. Il l’a entrainée jusqu’à ce lieu désaffecté sans le savoir, comme pris dans son élan à lui, dans sa tempête intérieure qui le dépasse. C’est le tout début de matinée et des pigeons se battent pour la place au soleil du pont rouillé qui passe au dessus d’eux. Des plumes volent dans les rayons de lumière. Les berlinois dorment profondément dans le calme de la ville tout autour. « Moi je suis dans les contreforts du calme », imagine t-elle dans une panique qui s’empare d’elle, et ce calme la fait trembler de tout son corps. Elle pense étrangement qu’ils font tous les deux partie du silence. Il a toujours ce regard tellement emplit de désarroi et qui se transforme en haine et qu’elle ne comprends pas. Il souffre, elle le voit, « mais je ne sais qui il est, maintenant il me fait peur. Je veux rentrer chez moi, je veux juste rentrer chez moi », c’est comme une obsession qui la gagne, « laissez moi ». Cet attrait pour l’inconnu qui la fascinait tant lui enserre à présent les entrailles. Une sensation de chute. happée par un vertige incroyable quand il s’agrippe une nouvelle fois à son bras pour l’emmener dans un autre part qu’elle ne veux plus découvrir. Le vent de Bretagne lui souffle en tempête dans les oreilles, « je l’entends siffler dans les impressionnants rouleaux qui s’écrasent dans ma tête. » Ce vent là est devenu si violent. C’est celui qui secouait les pêcheurs dans leurs insomnies islandaises gelées, celui qui les ramenait morts sur les côtes sauvages. Un éclair de temps illumine soudain ce visage déformé par une sorte de rage, ce regard, cette flammèche de folie. Fuir, devenir points de suspension. « Je me trouve maintenant en haut de cette vague immense dans cette mer déchainée », le temps ralentit soudain, il s’étire et s’allonge dans l’espace, elle peut le saisir au vol qui s’égrène lentement dans sa peur. Et elle voit tout, bloquée dans sa terreur paralysante. Elle sait, elle en étouffe dans cet interminable arrêt sur image écumeux. Elle comprend seulement maintenant le danger de cette fascinante tempête qu’elle suivait aveuglement. Zoé croyait naïvement écouter le chant du vent du bonheur de l’instant. Et puis elle n’entends plus rien. Le vent s’est arrêté sur ces rails abandonnés.

by Fenard Manon, France


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